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Santé trans. Pour une approche féministe de notre santé sexuelle. [Intervention OUTrans à l’EuroPride]

L’association OUTrans est une association féministe d’auto-support créé en 2009. Par auto-support nous entendons une approche historique et politique du self-help au sens où les actions de l’association sont proposées par et pour des personnes trans dans une dynamique de soutien mutuel par et pour le groupe. Ainsi nous sommes dans des pratiques militantes d’experts profanes où nous proposons des ressources d’empowerment pour notre communauté.

Nous proposons des permanences d’accompagnement pour les personnes trans en questionnement une fois par mois, que ce soit dans les démarches juridiques, médicales, administratives ou sociales.

Nous proposons aussi des permanences d’accueil et d’écoute pour les personnes trans et leurs proches (comme les amis, les parents, les partenaires amoureux etc…) afin qu’en non-mixité, même si souvent les parcours de transitions sont différents d’une personne à une autre, nous puissions avoir des ressources communes par l’échange de savoirs et d’expériences pour éviter l’exclusion familiale et la précarisation des personnes en transition ou désirant entamer un parcours de transition.

Aussi – et c’est pour ce pan de nos actions que nous avons été invité aujourd’hui par les organisateurs et organisatrices de l’Europride – nous travaillons sur les questions de santé globale et plus particulièrement de santé sexuelle et d’accès aux soins pour les personnes trans et leurs partenaires. Nous estimons effectivement que la question de la santé sexuelle ne peut être de la seule responsabilité des personnes trans mais que les partenaires amoureux des trans doivent aussi être informés des questions spécifiques liées aux corps, aux opérations, à la constellation de manière de se penser et se vivre dans sa transidentité. Il est notamment aussi précieux et nécessaire pour nous de continuer à pouvoir penser toutes les manières de vivre son corps, ses désirs et ses pratiques sexuelles, d’intégrer les partenaires de personnes trans qui sont souvent invisibilisées ou dont leur propre autodéfinition est remise en question du fait qu’ils ou elles ait des relations sexuelles et/ou amoureuses avec des personnes trans.

Ainsi, c’est l’accès à la santé globale et sexuelle et à une offre de soins adaptée pour laquelle nous militons. Cet accès à la santé ne peut se faire sans la circulation d’outils et de ressources pour l’émancipation des trans, de notre empowerment et de fait de lutter contre les effets de vulnérabilisation de certaines catégories minorisées dont nous faisons partie.

En tant qu’association de terrain, nous revendiquons donc une expertise profane et défendons l’idée selon laquelle notre parole, nos exigences politique et nos luttes, ont une valeur autant dans le champs des politiques de santé publique que dans la critique que nous faisons de la médecine, de la psychiatrie et des systèmes de domination tels qu’ils sont à l’oeuvre dans nos vies quotidiennes. Nous défendons l’idée selon laquelle notre vie privée et notre relation au monde est aussi politique et relève d’un dispositif de pouvoir sexiste, hétéro normatif, validiste, raciste : autrement dit, normalisant faisant de nous des sujets capitalisables et rentables.

C’est en défendant cette position politique que nous décrivons l’association OUTrans comme une association transféministe. Pour nous, le tansféminisme est d’abord une praxis politique. La plupart de nos militantEs présentEs et anciennEs sont issus du mouvement féministe et/ou de la communauté queer, communauté transpédégouine. La question que nous nous posons donc est de savoir comment on peut inclure nos positionnements/principes féministes dans la praxis politique de notre association et plus largement dans l’agenda du mouvement trans ?

Une référence et l’inspiration politique très importante pour nous, dans nos réflexions ont été les collectifs transféministes de Barcelone comme Guerilla Travolaca, Trans Block ou Octubre Trans. Le GAT à Paris, Groupe Activite Trans, même si il ne revendiquait pas une position féministe à été très fondateur dans le positionnement politique d’OUTrans.

Le point de départ de notre réflexion sur la convergence des luttes trans et féministes et leur articulation dans le terme « transféminisme » était le constat que la transphobie contre laquelle lutte notre association est un produit de plusieurs systèmes de rapport de pouvoir. Alors pour reconnaître la diversité des formes de la transphobie et pour y résister, nous nous sommes emparé vers des outils à la fois politiques et théoriques produits par le féminisme. Le courant du féminisme qui nous est proche et qui selon nous, ouvre la possibilité de tisser des alliances politiques entre les groupes minorisés est un courant qui interroge le sujet politique de « nous, les femmes ». Cette critique interne et perpétuelle de l’universalisme abstrait menée au sein du féminisme à partir des années 70./80. jusqu’à aujourd’hui, a produit une perspective complexe des rapports de pouvoir. Dans cette perspective il n’y a jamais une seule cause ni une seule forme d’oppression mais une complexité de relations entre les grands systèmes de rapport de pouvoir comme le sexisme, le racisme, l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie, le classisme, le validisme etc. qui s’entrecroisent, qui se produisent et se reproduisent mutuellement et constamment.

Dans OUTrans nous nous considérons comme des héritiers et héritères de la praxis féministe, telle qu’on vient de la décrire. Nous constatons alors que les diverses formes de transphobie sont des produits de complexes rapports de pouvoir.

Pour nous le féminisme et notre pratique transféministe est une précieuse boîte à outil, pour penser les mécanismes de domination qui sont à l’oeuvre dans la fabrication de la transidentité telle qu’on voudrait la voir mais aussi tel que le système juridique, psychiatrique et médical actuel participe à le fabriquer: en souffrance, passive, aliénée, enfermée dans des corps qui ne serait soi disant pas les nôtres: bref, des victimes.

Or, au sein d’OUTrans nous ne sommes pas des victimes passives, rêvant de corps que nous n’avons pas, tempêtant contre une erreur de la nature. Ce que nos corps et nos identités nous apprennent c’est qu’il y a un système qui nous opprime. Pas seulement les personnes trans, mais toutes les catégories minorisées.

Nous faisons parties, avec tout un ensemble de catégories poltiques, des catégories dites « vulnérables ».

*Vulnérables au VIH Hépatites et IST parce qu’il n’existe ni enquête épidémiologique sur les spécificité trans, notamment sous traitement hormonal, ni outils de réduction des risques adaptés à nos besoins et nos réalités si les associations trans ne les conçoive pas. De plus concernant notre vulnérabilité au VIH/Hépatites et IST un contexte transphobe permet difficilement de négocier des relations sexuelles protégées pas plus que de prendre confiance en soi ou de la valeur de nos personnes.

Vulnérables aux agressions racistes, transphobes, sexistes, lesbophobes, homophobe, putophobe, handiphobe et la liste n’est pas exhaustive parce qu’être trans c’est aussi et souvent appartenir à plusieurs de ces catégories à la fois, qui s’invisibilisent l’une l’autre dans le droit, dans la politique et dans certaines pratiques militantes à tendance universalisante.

Notre transféminisme vise à nous donner des outils pour ne plus nous laisser imposer un langage qui n’est pas le nôtre, mais de renverser le discours dominant et normalisant et ainsi repenser nos alliances ou nos projets sociétaux dans un spectre plus large. Un spectre qui ne partirai plus d’en haut mais d’en bas, dans les termes de celles et ceux qu’on appelle sans en dire le nom la « Honte de la Nation » et avec lesquelles sans conteste, nous nous allions.

Le transféminisme que nous défendons vise donc à la transversalité de toutes ces luttes et contre l’exclusion, la fragmentation et l’aliénation des minorités invisibles de notre communauté en l’élargissant au delà du sujet « trans » à tous les sujets minorisés par les nombreux dispositifs de pouvoir qui nou stouchent toutes et tous à différentes intersections.

Pour penser notre santé, la santé des personnes trans en termes globaux, comme s’y réfère le titre de cette table ronde ; pour analyser nos expériences de terrain et pour choisir ensuite les armes de lutte appropriées et pertinentes il nous faut alors une perspective beaucoup plus vaste que la politique strictement identitaire, concentrée sur les revendications d’un groupe social (vu comme isolé/detaché de dispositifs beaucoup plus larges).

Selon nous, il est important d’entamer une réflexion qui englobe toutes la complexité des facteurs qui produisent et augmente notre vulnérabilité pour comprendre les vraies causes de notre exposition aux divers risques par rapport à notre santé :
– pas d’enquête épidémio sur les effets des hormones à long terme,
– pas d’enquête épidémio en France sur les intéractions entre Hormones et ARV,
– la transphobie et l’ignorance des questions trans dans les milieux LGBT qui n’offre pas de contexte facilité à la négociation de rapports sexuels protégés, notamment pour les trans pédé, les translesbiennes et les queers.
– le manque d’information adaptées à nos identités et nos réalités corporelles opérées ou non,
– le mauvais accueil des médecins de santé générale pour des questions de santé n’ayant pas de rapport avec notre transidentités,
– l’obligation ou la croyance d’obligation de passer par des dispositifs de soins institutionnalisés relevant des hôpitaux publics,
– la nécessité d’avoir l’aval d’un psychiatre pour oser se vivre et se penser comme personne trans etc…) .

Aujourd’hui nous intervenons dans le cadre de la Euro Pride non pas parce qu’on se retrouve sur un plan politique dans ce type d’événements et qu’on crois à l’efficacité de cette façon de faire de la politique, ça n’est pas du tout le cas, mais nous sommes là parce qu’on voudrait proposer un regard critique et une autre manière de penser les questions de santé de façon générale de personnes trans depuis notre expertise de terrain en particulier ( ? – ou juste la santé ? Les deux pour croiser : la proposition te va ?).

Le fait que l’Europride se déroule à Marseille, événement européen avec une tendance facile à se complaire dans une rhétorique homonationaliste : nous les gays d’ici et eux les gays d’ailleurs comme une ultime vitrine démocratique, n’est selon nous pas anodin.

Comme liés toujours aux autres formes d’exclusion – la question de l’habitat en fait partie. C’est pour cette raison que l’on voudrait parler ici de liens entre la question de la santé globale de la communauté trans et de la gentrification de Marseille. C’est-à dire le processus d’expulsion des populations les plus vulnérables, le nettoyage des quartiers au profit des classes sociales les plus élevées ; autrement dit un réel nettoyage au Kärcher.

En tant qu’association trans, qui veut préserver son autonomie sans tomber dans l’institutionnalisation de nos combats notamment en gardant comme perspective la question de la valeur de nos vies qui sont « hors normes » et qui avons de fait, gagné notre puissance et notre indépendance, avons appris à ne pas nous laisser imposer le discours que l’Etat et la société attendraient de nous et à ne pas nous contenter des miettes qu’il nous donne comme étape obligée à accepter. On le voit avec le mariage pour tous, où les minoritées de la minorité ont été évincées : 11 nationalités sont exclues du mariage pour tous, les trans et les lesbiennes n’ont pas accès à la PMA et les coparents non mariés n’ont pas l’autorité parentale même en ayant participé à la conception d’un enfant et pourvu à son éducation. Qui est ce « tous » que ce mariage protège ? Qui l’a défendu dans ces termes au noms de tous et toutes ?

Pour nous il s’agit de celles et ceux qui ont toujours été dans le cercle de normes (appartenant aux catégories garantissant un relatif confort social : blancs, français, valides, cis-genre, avec l’accès au travail) et qui ont toujours été perçus comme intègres et intégrés, à une société qui formate et exclus celles et ceux tant qu’ils n’y correspondent pas.

Nous ne pouvons alors qu’être mefiantEs par rapport aux événements comme l’Euro Pride parce qu’on pense qu’elles sont très souvent instrumentaliser d’une part par l’Etat (comme avec l’homononationalisme et la conquête d’autres pays pour « libérer » les minorités comme les « femmes », les « homosexuelles » etc.), d’autre part par les investisseurs et des dynamiques de pinkwashing comme les enjeux économiques et la revalorisation de villes etc., comme c’est le cas aujourd’hui à Marseille.

La gentrification qui est en cours à Marseille : l’expulsion des populations, qui habitaient dans des quartiers depuis des années, en élevant les loyers, en laissant les biens immobiliers se dégrader, l’insalubrité, les poubelles qui ne sont pas vidées dans certains quartiers etc. – pour que les populations plus riches puissent s’y installer pendant que les plus pauvres en partent, pour que les investissements puissent se réaliser à travers la revalorisation de la ville avec des projets comme EuroMed, EuroPride, pour redorer Marseille la capitale européenne de la culture.

Le logement et les conditions matérielles de l’habitat en tant qu’une de conditions matérielles basiques qui produisent notre vie quotidienne et définissent ses contours ont selon nous, des conséquences directes sur notre vie, notre santé globale (sexuelle, physique et mentale) et les façons de relationner avec les autres et notre bien être.

Le processus de gentrification est un symptôme de la logique étatique et économique beaucoup plus vaste, dont la population trans subis aussi les conséquences. C’est une logique dans laquelle il y a certaine populations, groupes sociaux, certaines vies qui méritent d’être protégée par l’Etat, parce qu’elles sont valeureuses aux yeux de l’Etat – économiquement rentables, dynamiquement reproductibles.

Et il y a des populations qui ne méritent pas d’être protégées – et qui en conséquence sont exposées à toutes les sortes de violences : étatiques (policières et administratives), sociales (violence verbale, physique, exclusion sociale), économiques (précarité et pauvreté).

La gentrification est une illustration de cette logique sur le plan spatial – les populations dont les vies ne sont pas valeureuses sont condamnées à vivre dans des conditions d’insalubrité, avec un taux d’habitants au mètre carré beaucoup plus élevé que dans des populations « valeureuses » (classe moyenne, français etc.). Le processus de la gentrification est liée directement aux questions de la santé : l’insalubrité augmente le taux de maladie, la localisation définit l’accès aux soins (les hôpitaux, les centres médicaux) ; le droit à l’habitat n’est pas acquit pour toutes les personnes qui vivent sur le territoire français mais que pour les personnes légales sur la terre « française ». Les personnes sans-papiers ou les plus précaires sont confrontées à des difficultés énormes pour trouver un logement. Ils ne peuvent pas choisir où et comment ils vivent et sont alors exposées et soumis à la bonne ou mauvaise volonté de personnes qu’ils rencontrent. Ces populations peuvent être aussi expulsées à n’importe quel moment par l’Etat ou investisseurs privés (de leurs logements ou du territoire) – et elles n’ont pas des moyens suffisants pour se défendre contre cette forme de la violence étatique et économique. C’est ce qui se passe en ce moment à Marseille.

Au lieu de faire EuroPride pour revaloriser la ville, il aurait été pour nous plus judicieux que la communauté LGBT se solidarise à travers d’autres formes d ‘événements LGBT, horizontaux et autogérés, avec les populations explusées de leurs quartiers ou du territoire de vie qu’ils ont choisit pour différentes raisons, et aussi des raisons médicales, au moment où l’ont se questionne sur l’accès aux soins, à la santé pour toutes et tous et à la dignité et la valeur de nos vies. Au lieu de cela, nous nous retrouvons dans une ville pour parler de la question trans et de notre expertise de terrain en taisant constamment le nom de la gentrification, sans repenser que tous les individus les plus précaires se sont retrouvés poussés et parqués dans les banlieues nord, avec un accès réduit aux ressources de soins de santé sexuelle et globale.

À OUTrans il nous semble nécessaire de questionner nos pratiques de terrain et notre façon de militer :

À qui sert ce type d’événements comme l’Euro Pride ? Pour qui est pensé ce mode de politique ? Dans quel but ? Quel objectif ? Pour nous il s’agit de la politique du haut par le bas : c’est pour ça on parle de la gentrification – on part des conditions matérielles qui ont construit le contexte de cet événement qu’est l’Europride et qui nous questionne aussi dans nos pratiques de terrain et la question de l’accès à la santé et de manière globale, à la dignité.

Qu’est-ce qui justifie que la « culture LGBT » prévale, à travers le projet EUROmed et EUROpride plus que la culture de la rue, la culture de quartiers, la subculture des minoritées enragées, politisées, activistes ?

OUTrans, ne participera pas au pinkwashing rejoué par l’organisation de l’Europride sans parler des mécanismes qui sont à l’oeuvre dans le processus de gentrification de la ville. Il nous semble plus qu’urgent et vital pour nos survies et la survie de nos luttes d’émancipation, de cesser de se désolidariser des autres minorités qui ont été enjointes ces dernières années à partir de leurs quartiers, pour entre autres, que nous lesbiennes, gay, bi, trans, puissions circuler dans des espaces où nos alliéEs politiques ont été exclus.

Nous refusons de dorer la vitrine d’un projet culturel européen penser et gérer de façon mangériale et consumériste, dans la perspective d’une manifestation LGBT européenne venu le renforcer sans qu’en émane aucune remise en question.

Si l’expérience de terrain était un intitulé dans cette conférence, force est de rappeler que chaque terrain est surtout matériel, localisé, ancré dans le contexte spécifique de la géopolitique et cette localisation définit aussi l’accès à l’éducation, à la culture, à la santé et aux droits. Pourtant à OUTrans nous partons du principe que pour penser la santé de la manière globale et pour bien comprendre notre terrain il nous faut un regard vaste, critique et attentif à la complexité des enjeux politiques sur plusieurs niveaux de la vie sociétale. Nous considérons aussi que pour changer les conditions matérielles de nos vies et pour diminuer notre exposition aux divers risques sur notre santé et nos vies, il nous faut tisser des alliances – il nous faut une lutte massive, solidaire et horizontale menée sur l’intersection des divers modes d’exclusion – pas que liées aux questions de genre ou de l’orientation sexuelle mais aussi au racisme, nationalisme, validisme. Et malheureusement, la liste n’est pas exhaustive.

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