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Journée mondiale de visibilité trans : la libération avant tout

Tribune publiée sur Humanite.fr le 31 mars 2023

Chaque 31 mars, nos communautés trans célèbrent dans de nombreux pays leur existence lors de la journée de visibilité trans. Ce jour, pensé comme le miroir lumineux de la Journée du Souvenir Trans, lors de laquelle sont commémorées les personnes trans assassinées ou suicidées, se veut une exaltation de la vie et la diversité des personnes trans, de la force et de la fierté de nos communautés, et une promesse de vie heureuse pour nos jeunes générations, pour nos amours, pour nos enfants, et pour nous-mêmes. 

Nous savons ce que nous devons à notre visibilité. Nous savons que nombre d’entre nous n’auraient jamais osé accepter leur transidentité si elles n’avaient pas vu et entendu une personne trans à la télévision, à la radio, dans la presse, sur internet, s’affirmer comme trans, subir les commentaires haineux, moqueurs, humiliants, pour donner la chance ne serait-ce qu’à une personne trans, d’apprendre qu’elle n’est pas seule, ne l’a jamais été, et ne le sera jamais plus. 

Nous savons ce que nous devons aux militant·es trans et aux milliers de manifestant·es visibles, qui, à chaque Marche des Fiertés, à chaque ExisTransInter, à chaque Pink Bloc, après des années à lutter contre la honte de soi, ont décidé de porter la lutte en dehors de soi : contre le corps psychiatrique qui les a interné·es, contre la magistrature qui les a stérilisé·es, contre l’État qui a nié leur humanité et les a privé·es de leurs droits. 

Nous savons aussi la douce amertume de la visibilité trans : qu’elle est souvent subie, lorsqu’on commence sa transition, lorsqu’on ne “passe” ni pour un homme ni pour une femme, lorsqu’on est “outé”. Nous savons le revers de la visibilité : les discriminations, les outrages, les violences. Nous savons qu’elle nous expose aux délits de faciès, aux interpellations abusives, aux incarcérations arbitraires. Nous savons que lorsque le droit d’asile n’est plus reconnu, être visible signifie notre expulsion. 

JAMAIS ON N’A VU DANS LES MÉDIAS UN TEL ACHARNEMENT VISANT À FAIRE DES PERSONNES TRANS D’ÉPOUVANTABLES MONSTRES.

Aujourd’hui les personnes trans sont de plus en plus visibles dans notre société, conquièrent leurs droits, se dressent égales aux autres. Mais ce mouvement social s’accompagne de sa réaction. Face à une visibilité sans précédent, émerge en effet une protestation sans précédent. Jamais on n’a vu dans les médias un tel acharnement visant à faire des personnes trans d’épouvantables monstres. Les personnes trans dans leur ensemble sont accusées de vouloir violer les femmes, de couper leurs seins, de vouloir les effacer, d’émasculer les hommes, de manipuler mentalement les enfants, d’asservir la population au secteur pharmaceutique, de détruire l’environnement, etc. Les personnes trans seraient en somme une minorité particulièrement influente et nuisible à l’harmonie du pays. 

L’autodétermination est un horizon possible

Mais qui dérange-t-on au juste ? Une personne trans est une personne qui ne s’identifie pas au genre qui lui a été assigné dès la naissance. Ce n’est donc pas tant la réalité biologique qui est remise en cause par la transidentité, que les mécanismes d’assignation tout au long de la vie à un rôle de genre, homme ou femme. Et c’est bien en soutien aux structures sociales qui ont mis au point ces mécanismes que se positionnent ces mouvements réactionnaires. C’est au nom de cette structure patriarcale, qui partitionne les femmes des hommes, qui justifie l’exploitation sexuelle et économique des unes par les autres, que des médecins ont pathologisé et développé des thérapies de conversion contre celle·ux qui par leur existence même perturbaient le script de son mythe transhistorique : les lesbiennes, les gays, les bisexuel·les, les personnes trans et intersexes… (LGBTI+) 

À force de luttes, l’Organisation Mondiale de la Santé a cessé de considérer l’homosexualité comme une maladie mentale en 1990, et les transidentités en 2019. Il a fallu se battre jusqu’en 2022 pour que soient interdites en France les thérapies de conversion contre les LGBT. Il faudra encore lutter pour que cette loi soit effectivement appliquée, notamment dans la protection de l’enfance. Et il faudra toujours lutter pour que les jeunes intersexes, né·es avec des caractères sexuels qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins, ne soient plus pathologisé·es, opéré·es, traité·es sans leur consentement. 

NOUS CONTINUERONS DE LUTTER POUR QUE NOS VISIBILITÉS […] PERMETTENT À NOS JEUNES DE TRANSFORMER LEUR HONTE EN FIERTÉ.

L’autodétermination des personnes trans et intersexes est un horizon possible. L’Espagne, pourtant face à des protestations et oppositions féroces et abjectes rejoignant celles que nous connaissons en France, a récemment voté une loi embrassant la libre détermination de genre des personnes trans et l’interdiction des soins sans consentement des jeunes intersexes. Comme en Espagne, le consensus parlementaire ne doit pas être un pré-requis pour faire la même chose dans notre pays : s’il demeure souhaitable, nous n’attendrons toutefois pas un autre siècle pour l’exercice de nos droits humains. 

Nous continuerons de lutter pour que nos visibilités ne servent plus de prétexte pour nous rabaisser, mais pour que leur rayonnement permettent à nos jeunes de transformer leur honte en fierté. Nous continuerons de lutter pour que nos jeunes ne perçoivent plus la souffrance de leur corps, mais celle de l’assignation autoritaire aux rôles d’un monde sclérosé. Nous continuerons de lutter pour notre droit à la dignité, à la santé, à l’autodétermination, et à vivre dans un monde débarrassé une fois pour toutes de la terreur patriarcale. 

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